Rentrée littéraire 2011: LES DEPOSSEDES

Les Dépossédés de Steve Sem-Sandberg                                                            Parution: le 18 août 2011

Encore un roman sur la Shoah pour cette rentrée littéraire 2011.

Et oui chaque année, nous n’y échappons pas.

Cependant, avec Les Dépossédés, c’est plus qu’un roman, c’est un ouvrage complet sur le sujet mêlant histoire romancée et archives, témoignages et poésie.

Steve Sem-Sandberg s’approprie de façon sobre et juste un sujet très controversé. En effet, il nous raconte avec l’aide de tous ces personnages la naissance et le développement du ghetto de Lodz, le plus grand de Pologne. Créé en 1940, il survit jusqu’en 1944 sous l’égide du Conseil Juif et surtout de la poigne nazie. Le but évident de ce ghetto est de réunir une force de travail juive pour l’effort de guerre mais aussi pour recenser une population vouée à l’extermination. Mais ce ghetto est maintenu d’une main corrompue par un homme considéré par certains comme un sauveur, pour d’autres comme un traitre: Mordechai Chaim Rumkowski, président du Conseil juif. En mettant tout en oeuvre pour que ce ghetto devienne l’une des forces ouvrières les plus sérieuses et productives, pensant ainsi sauver son peuple de la déportation par son utilité évidente, le Président ou Le Vieux, va droit à sa perte en connaissance de cause ou inconsciemment, nous ne le saurons jamais vraiment. Ainsi les vieillards, les malades et les enfants sont les victimes d’une machination sans faille. C’est avec son fameux discours devant la foule où il exorte les parents à livrer leurs enfants de moins de neuf ans, inaptes au travail, que Rumkowski écrase à jamais les espoirs encore possibles de ces pauvres gens.

Avec ce roman d’une rare intensité, nous vivons au jour le jour avec ces familles sur qui l’Histoire s’est reposée lourdement. Certains personnages ont existé, d’autres sont totalement fictifs mais le résultat est surprenant tant la réalité crève les yeux. Nous connaissons trop bien les rouages nazis et Sem-Sandberg ne tombe pas dans le piège du « dit et redit » à propos de la vie dans les camps. Bien au contraire, il cherche à montrer de façon neutre comment les esprits faibles et sans états d’âme parviennent à instrumentaliser un idéal meurtrier. Il montre, de fait, comment des populations entières se laissent berner par des paroles et par le charisme d’un seul homme. Car, en effet, le Président Kumkowski apparait comme « l’un des instruments les plus dociles des bourreaux nazis. »

Pour écrire ce roman, Sem-Sandberg s’est inspiré des archives du ghetto de Lodz. Y étaient collectés quantité de faits officiels, mais aussi des informations interdites cachées par les résistants: journaux intime, tracts, bulletins de guerre Alliés, cartes militaires.

Tous ces éléments font du roman un témoignage énorme sur la Shoah. Rien n’est laissé au hasard. La vie des familles est reconstituée à partir de la construction de ce ghetto jusqu’aux derniers jours. Des personnages marquants vont sortir du lot un peu comme dans Germinal où certains héros vont jouer un rôle charismatique et avoir une forte influence. Les détails de la vie quotidienne sont frappants. Le lecteur est témoin des moindres actes politiques des représentants de ce guetto et de leurs discours décisifs tout autant que des réseaux des « petits » résistants que de ceux qui tentent de survivre.

Tantôt vague de fond ressassant les évènements de 1942, tantôt mélodie vibrante d’émotion, Sem-Sandberg fait le pari de la littérature.

Son pari est largement gagné puisque Les Dépossédés est lauréat du prix August-Strindberg (équivalent du Goncourt en Suède) et en cours de traduction dans vingt-cinq pays. De quoi faire jaser mais à l’image des Bienveillantes, ce roman s’impose tout seul pour rendre compte d’une vie, d’une époque, d’une ambition et d’une tragédie. C’est le point de vue d’un « passeur d’histoires » qui, en faisant un portrait acide et à la fois humain d’un homme aux pseudo pouvoirs, Kumkowski, nous raconte une histoire avec une multitude de personnages fragiles et désorientés.

Je compare volontiers Les Dépossédés aux Bienveillantes pour son impact et son incursion dans la vie et l’âme des hommes, à Germinal pour la qualité et l’étoffe de ces personnages réels ou non et à La Liste de Shindler pour la similarité d’une partie de l’histoire et pour le témoignage.

Pour ma part, c’est un coup de coeur absolu. Tant d’intensité et de justesse dans les mots autant que dans les faits, sans prise de position et avec beaucoup de pudeur même dans des scènes cruelles, c’est fascinant. Les Dépossédés est un roman historique profondément humain et juste. Même terrible, il n’en reste pas moins un témoignage poignant et d’une qualité hors pair.

Traduit du suédois par Johanna Chatellard-Schapira / Robert Laffont / Août 2011 / 592 pages / 9782221116011

A lire aussi:

Le Marchand de Lodz de Adolf Rudnicki

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Catégories :COUPS DE COEUR, L. Suédoise, LECTURES, Rentrée Littéraire 2011

11 réponses

  1. Hum, vraiment bien, je sens que ma bibli s’occupera de l’acquérir! Au milieu de toutes les parutions de la rentrée littéraire, ce récit attire vraiment.

  2. Ah s’il croise mon chemin, pourquoi pas 😉

  3. Je sature un peu sur le sujet de la Shoah pour le moment mais la comparaison avec Germinal, Les Bienveillantes et La liste de Shindler ne peut que éveiller ma curiosité. A voir, pour dans quelques mois….

    • Certes, le sujet de la Shoah est récurent surtout à cette période de l’année mais franchement, celui-ci dépasse de loin mes attentes !

  4. J’espère que la biblio l’achètera ! Cela m’a l’air bien mais ta référence aux Bienveillantes m’inquiète un chouïa vu que je n’avais pas trop aimé !

    • Il est excellent. Quant à la similitude avec les Bienveillantes, il s’agit de l’ampleur du texte. J’ai eu du mal à accrocher au début avec les Bienveillantes pour me laisser haper finalement. Avec les Dépossédés, tu ne seras pas déçue c’est certain !

  5. Je viens de l’acheter et j’espère qu’il va me plaire autant qu’à toi.

  6. Je suis en train de le lire, je termine à l’instant les chapitres consacrés à la déportation des enfants et dois dire que je suis ébranlée. Je lis avec horreur certains passages mais comme toi, j’apprécie le point de vue « de passeur d’Histoire » du narrateur. C’est un très beau roman.

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